Pourquoi former les créatifs africains ne représente que la moitié du travail
À travers l’Afrique, les programmes d’accompagnement aident artistes, cinéastes et entrepreneurs à renforcer leurs compétences et leurs projets. Mais leur valeur économique à long terme dépend de ce qui vient ensuite : la capacité à transformer cette préparation en commandes, en financements, en distribution et en accès aux marchés.
Les industries créatives africaines ne manquent pas d’initiatives destinées à développer les talents. Des laboratoires d’écriture aux incubateurs musicaux, en passant par les programmes d’entrepreneuriat créatif, les professionnels émergents accèdent à du mentorat, à des compétences techniques et à des réseaux.
Ces programmes répondent à de véritables besoins. Développer une série télévisée, produire une musique capable de trouver sa place sur le marché ou bâtir une entreprise de mode exige une expertise que le talent créatif ne suffit pas à apporter.
Il existe pourtant une différence importante entre préparer quelqu’un à intégrer une industrie et l’aider à y construire une carrière. Un scénariste peut quitter un laboratoire avec un scénario plus abouti, mais sans partenaire de production. Un musicien peut terminer une résidence sans trouver de distributeur. Un entrepreneur peut apprendre à présenter son projet sans rencontrer d’acheteur.
Le prochain défi de l’accompagnement créatif en Afrique consiste donc à relier la formation aux entreprises et aux marchés capables de transformer cette préparation en travail rémunéré.
Un projet abouti n’est pas encore un projet commandé
AuthenticA Series Lab offre un exemple intéressant de la manière dont les programmes de formation commencent à répondre à cet écart.
Porté par le Realness Institute, une organisation basée en Afrique du Sud qui accompagne les talents africains du cinéma et de la télévision, en partenariat avec The StoryBoard Collective, le programme aide des scénaristes à développer des séries originales. Avec l’appui de mentors expérimentés, les participants élaborent un scénario d’épisode pilote, une bible de série et un dossier de présentation professionnel, avant de soumettre leurs projets à des acteurs internationaux du secteur.

La promotion 2026 réunit la Nigériane Lateefah Mayaki, la Ghanéo-Canadienne Lindsey Addawoo, la Sud-Africaine Phumi Morare et la Camerounaise Sahndra Fon Dufe. Sélectionnées parmi 144 candidatures provenant de 27 pays, les quatre scénaristes doivent présenter leurs projets au Series Mania Forum, en France, en mars 2027.
Cette dernière étape est particulièrement importante. Series Mania Forum rassemble producteurs, diffuseurs, distributeurs et financiers. Il permet aux scénaristes de passer du développement de leurs idées à la recherche de partenaires commerciaux potentiels.
AuthenticA apporte également un soutien financier pendant le développement et permet aux auteurs de conserver les droits sur leurs créations. Ces deux éléments comptent : développer une propriété intellectuelle prend du temps, et la détention des droits détermine qui pourra négocier son exploitation future.
Mais un projet prêt à être présenté au marché n’entre pas nécessairement en production.
La promotion précédente a présenté quatre séries à Series Mania en mars 2026, dont Kanaan, de la Kényane Mona Ombogo, et The Gospel According to Charlotte Nelson, du Ghanéen Gamel Apalayine. Dans son bilan publié après l’événement, The StoryBoard Collective expliquait que les participants recherchaient encore des producteurs et des partenaires de coproduction.
Cela ne diminue pas l’apport du programme. Cela souligne la différence entre deux résultats : développer une œuvre aux standards professionnels et établir les relations commerciales nécessaires à sa production.
Pour les programmes d’accompagnement, les deux comptent. Ils correspondent simplement à des étapes différentes.
Quand le marché fait partie du programme
Creative Africa Nexus, l’initiative d’Afreximbank connue sous le nom de CANEX, aborde la question sous un autre angle.
Au-delà du développement des compétences créatives, CANEX réunit entrepreneurs, financiers, acheteurs et professionnels du secteur. Son événement CANEX WKND associe ateliers et présentations de créations à des rencontres d’affaires et à des possibilités d’investissement.
La CANEX Deal Room est particulièrement pertinente dans cette perspective. Elle permet aux entreprises créatives de présenter leurs projets à des institutions financières et à des investisseurs susceptibles de leur proposer un financement par emprunt ou une prise de participation.
Lors de CANEX WKND 2024 à Alger, Afreximbank a annoncé environ 540 millions de dollars d’accords et d’engagements facilités par l’événement. Parmi eux figuraient une facilité de financement de 245 millions d’euros impliquant New World Television pour des droits de diffusion sportive sur les marchés africains, ainsi qu’un financement annoncé de 3 millions de dollars en faveur des studios tunisiens Mediwood.
L’événement accueillait également une session de présentation devant des investisseurs providentiels. Ceux-ci se sont engagés à investir 350 000 dollars dans trois entreprises créatives, dont celle de la créatrice de mode camerounaise Kibonen Nfi.
Ces chiffres doivent être lus avec précision. Des engagements et des accords de financement ne correspondent pas nécessairement à des fonds intégralement versés, à des investissements finalisés ou à des revenus effectivement perçus par les entreprises.
Ils illustrent néanmoins une différence importante dans la conception du programme. CANEX cherche à relier le développement créatif aux institutions qui détiennent les moyens de financement et ouvrent l’accès aux marchés.
Son édition 2026, organisée du 5 au 8 novembre à Lagos, prolonge cette approche à travers sa Deal Room, ses présentations sectorielles et ses rencontres professionnelles.
L’enseignement dépasse cet événement : l’entrepreneuriat créatif exige davantage que des connaissances en gestion. Il nécessite des occasions de conclure des affaires.
Un créateur peut maîtriser ses prix et sa production tout en ayant besoin d’acheteurs professionnels. Un producteur de cinéma peut disposer d’un solide plan d’affaires sans avoir les financements et les accords de distribution nécessaires. Un entrepreneur musical peut savoir développer une audience sans accéder aux moyens commerciaux qui lui permettraient de changer d’échelle.
La formation améliore leur préparation. L’accès au marché détermine ce qu’ils peuvent en faire.
Que se passe-t-il après l’atelier ?
L’écart entre formation et accès au marché devient plus visible lorsque les programmes publient le devenir des projets accompagnés.
Créé en 2016 au Burkina Faso pour développer des projets cinématographiques africains et faciliter les coproductions, Ouaga Film Lab offre un exemple utile. Son bilan 2017–2021 portait sur 50 projets accompagnés. Il faisait notamment état de quatre longs métrages achevés, quatre films en postproduction, six en production, dix en développement avancé et seize encore au stade de l’écriture.

Ces chiffres révèlent ce que le nombre de participants ne permet pas de saisir. Le développement créatif prend du temps, et les projets progressent à des rythmes différents. Un film achevé constitue un résultat significatif, tout comme l’obtention d’un financement permettant de lancer la production. Un projet encore en développement peut conserver tout son potentiel, même s’il nécessite un accompagnement supplémentaire avant de devenir une œuvre terminée.
Au Nigeria, Film Lab Africa, soutenu par le British Council, établit un lien plus direct entre formation et production. En 2024, une promotion de 60 cinéastes émergents a suivi une formation avant de candidater à des aides à la production. Vingt films ont ensuite été financés et réalisés : dix courts métrages soutenus à hauteur de 5 000 livres sterling chacun, et dix microfilms tournés sur smartphone bénéficiant de 500 livres chacun. Les œuvres ont été présentées à Lagos, tandis que les bénéficiaires des aides aux courts métrages ont également été invités à présenter leur travail à Londres.
La distinction entre ces exemples compte. Ouaga Film Lab illustre le temps long du développement. Film Lab Africa montre comment des financements de production relativement modestes peuvent permettre aux participants de mettre leur formation en pratique.
Aucun de ces exemples ne suffit à établir que les participants ont ensuite construit des carrières durables. Mais tous deux donnent une vision plus précise des progrès accomplis que le seul nombre de personnes formées.
Mesurer la réussite autrement
Il existe de bonnes raisons pour lesquelles les programmes créatifs communiquent souvent sur les candidatures reçues, les participants, les ateliers organisés et les projets achevés. Ces données sont relativement faciles à recueillir et permettent de montrer la portée d’une initiative.
Les résultats commerciaux sont plus difficiles à suivre. Une série télévisée peut mettre plusieurs années à obtenir un financement. Un musicien peut trouver un distributeur des mois après une résidence. Un entrepreneur peut rencontrer un investisseur potentiel lors d’un événement, mais ne conclure un accord que bien plus tard.
Le suivi à long terme est donc complexe, sans être moins nécessaire.
Pour les organisateurs et les financeurs, des questions plus utiles pourraient porter sur le nombre de projets ayant obtenu un financement ou atteint le stade de la production, sur les participants ayant reçu des commandes rémunérées et sur les relations commerciales qui se sont poursuivies après le programme.
Ces résultats permettraient aussi d’identifier les besoins insuffisamment couverts. Si de nombreux scénaristes quittent les laboratoires avec des projets prêts à être présentés, mais que peu trouvent des partenaires de production, financer davantage d’ateliers d’écriture n’est peut-être pas la meilleure réponse. Des réseaux de producteurs, des mécanismes de financement ou des partenariats avec des diffuseurs susceptibles de commander ces œuvres pourraient avoir davantage d’effet.
Une responsabilité existe également du côté de la demande. Les industries créatives ne peuvent pas se développer durablement grâce aux seuls programmes de formation si les diffuseurs, les marques, les éditeurs, les distributeurs et les investisseurs ne créent pas suffisamment d’occasions d’acheter ou de financer les œuvres qui en résultent.
Les programmes les plus solides prennent de plus en plus en compte cette articulation. AuthenticA introduit les scénaristes dans un marché international de la télévision. CANEX met les entreprises créatives en relation avec des financiers. Film Lab Africa accorde des aides à la production, tandis que Ouaga Film Lab suit les projets au-delà de leur développement initial.
Chacun intervient à une étape du parcours.
Pour l’économie créative africaine, l’enjeu est désormais de mieux relier ces étapes, afin que la formation s’inscrive dans un écosystème professionnel et commercial qui fonctionne.
La question n’est plus seulement de savoir combien de créatifs africains peuvent être formés. Elle est de savoir combien peuvent transformer cette formation en travail, en droits sur leurs créations, en revenus et en entreprises capables de grandir au-delà du programme qui les a accompagnés.
Sources :
Realness Institute, “AuthenticA Series Lab” rlns
The StoryBoard Collective, “Retrospective - AuthenticA Series Lab” storyboard-collective.org
Afreximbank, “CANEX WKND 2024 concludes in Algiers with over US $540 million in deals committed”
CANEX, “CANEX WKND 2026” wknd.canex.africa
Ouaga Film Lab, “Review 2017–2021” 2021:
British Council, “Film Lab Africa” British Council
Art Africa, “Film Lab Africa Shines at FilmAfrica 2024: A Catalyst for African Cinema’s Global Rise”





